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Études anglaises - N°2/2011

Études anglaises - N°2/2011

Sciences et poésie de Wordsworth à Hopkins


Numéro dirigé par Sophie Laniel-Musitelli


Résumé   |   Sommaire   |   Fiche technique

Aurélie THIRIA-MEULEMANS — « Science of feelings » : de la complémentarité entre science et poésie chez Wordsworth
La posture anti-scientifique des poètes romantiques de la première génération en est presque la marque de fabrique, et Wordsworth ne fait pas figure d'exception : son célèbre « we murder to dissect » revendique une appréhension directe de la nature, à l’encontre des méthodes scientifiques. Son portrait de l’enfant prodige, au livre IV du Prélude, se lit comme une satire de l’approche scientifique de la nature, alors que celui du Winander Boy, quelques dizaines de vers plus loin, présente un rapport exemplaire à celle-ci. Il convient cependant de nuancer un tel rejet : la communion avec la nature si souvent dépeinte n’est pas exclusive d’un questionnement de cette même nature. À y regarder de plus près, tout prête à croire que le poète est perçu comme le confrère, le complément du scientifique, lui qui « porte la sensation au cœur des objets de la Science elle-même ».
The anti-scientific bias of the first generation of Romantic poets is well-known, and Wordsworth is no exception. His famous "we murder to dissect" advocates a direct apprehension of Nature that runs against scientific methods. His portrait of an infant prodigy in the fourth book of The Prelude even reads as a satire of the scientific approach of nature, the proper attitude being described, a few dozen lines further, through the character of the Winander Boy. Yet this rejection should be qualified inasmuch as the communion with Nature so often depicted is not exclusive of a questioning of her. On looking closer, one might even think that the poet is something of the scientist’s counterpart, he who “[carries] sensation into the midst of the object of the Science itself.”

Laurent FOLLIOT — « We must bewilder ourselves, whenever we would pierce into the Adyta of Causation » : les ressorts du monde dans la poésie de jeunesse de Coleridge
L’ambition poétique du jeune Coleridge le mène un moment du côté de la spécu-lation philosophico-scientifique de son temps. La pensée de Hartley et de Priestley, et la poésie panthéiste d’Erasmus Darwin nourrissent chez lui l’intuition de « myriades » de « monades » faisant œuvre providentielle au sein de l’univers. Mais Coleridge prend rapidement ses distances vis-à-vis de la science matérialiste, en une critique qui est d’ordre poétique aussi bien que philosophique : le désir d’observer et de figurer les causes originaires des phénomènes est une forme d’idolâtrie, qui aboutit à une poésie artificielle et figée. Le rejet des « machines allégoriques » apparaît ainsi comme un moment significatif du « divorce » entre science et poésie auquel serait plus tard associé le romantisme.
Coleridge’s early poetical ambitions owed much to contemporary speculations in natural philosophy and metaphysics. Hartley’s vibratiuncles, Priestley’s dynamic monism and Erasmus Darwin’s pantheistic poetry all seemed to converge into a central vision of organising “myriads” providentially at work within the universe. Yet Coleridge soon distanced himself from “materialistic” science, for both philosophical and poetical reasons: he saw the will to see—and to image forth—the -primary causes of things as a species of idolatry, leading to poetry of an artificial kind. His subsequent dismissal of “allegorical machinery” was an important moment in the “divorce” between science and poetry that would later be associated with Romanticism.

Sophie LANIEL-MUSITELLI — « Weave the Mystic Measure » : cadence, mesure et nombre dans Prometheus Unbound de P. B. Shelley
Dans Prometheus Unbound, une affinité se crée entre physique et poétique. À l’acte II, l’onde sonore symbolise la capacité de l’inspiration poétique à éveiller les énergies latentes de la matière et de l’esprit humain. Sa périodicité épouse les effets de retour des rimes et des rythmes poétiques. Le trajet des ondes symbolise alors la dissolution des frontières entre intériorité et extériorité, ce qui donne lieu, au cours de l’acte IV, à une célébration du cosmos comme réseau d’attractions mutuelles. L’affinité entre science et poésie se manifeste alors grâce à la notion de mesure, qui pointe à la fois vers la métrique et vers les mathématiques. La physique mathématique permet de découvrir le rythme régulier qui régit le mouvement des corps célestes. Elle contribue à une réflexion sur la capacité de l’écriture poétique à informer la matière, à mettre au jour l’harmonie de ses architectures cachées. L’astronomie, entre mesure mathématique et démesure de l’univers, symbolise le désir de faire entrer l’infini dans la trame du poème.
Prometheus Unbound brings to light the affinities which unite physics and poetics. During Act II, the awakening of the latent energies in matter and in the mind is conveyed by the motif of the sound wave. Its periodic movement embraces the regular return of rhymes and rhythms in the poem. Sound waves spread and reverberate throughout Asia’s song: they stand for the way poetic language breaks up the boundaries between the Self and the Other. This leads, in Act IV, to the celebration of the cosmos as a web of mutual attractions. Measure, a concept shared by prosody and mathematics, then becomes the leading metaphor for the affinity between science and poetry. Mathematical physics allows the discovery of the harmonious rhythms that govern the trajectories of celestial bodies. It contrib-utes to the poet’s meditation on the ability of poetry to give form to matter and highlight its hidden harmonies. Astronomy, which associates the accuracy of mathematics with the boundlessness of the universe, stands for the desire to encompass the infinite within the measured frame of the poem.

Caroline BERTONÈCHE — The Beating Art of Keats’s Surgical Poetics
This article deals with the perceptions of the mind and body in Keats’s art and reflects on the role of medicine at that time, including the rise of surgery (1800-30). Keats, the apothecary-surgeon, is indeed the author of an anatomy of poetry, choosing to dissect his characters while preserving their spirits. He is inspired by a medicine of “conservation” treatments, integrated in a larger narrative of aesthetic reconstructions and scenes of passion born out of an art of skulls and corpses. As he explores the living, the poet-physician develops another vision of scientific “disinterestedness” where the verse of the anatomist opens up to the grotesqueness of humanity. The wounds and broken souls are of interest only for the beauty of their reconstruction and the world of science is thus reshaped by the poet’s Romantic sensibility. In the end, Keats’s fascination for man’s inner mechanisms (arterial pulses, blood vessels, veins, fluids) makes for a new kind of poetry.
Cet article traite des perceptions du corps et de l’esprit dans l’art de Keats et analyse le rôle de la médecine — et de la chirurgie (1800-1820) — à l’époque romantique. Keats, l’apprenti chirurgien-apothicaire, crée donc une anatomie de la poésie en choisissant de disséquer de près le corps de ses personnages tout en préservant leur esprit. Il s’inspire d’une médecine de la « conservation » qu’il intègre dans un récit plus large sur la reconstruction esthétique où la passion se vit dans un univers de squelettes et de cadavres. Au fil de cette exploration du vivant, le poète-médecin nous fait découvrir une autre vision du « désintéressement » scientifique forçant les vers de l’anatomiste à s’ouvrir aux formes grotesques de l’humanité. Les blessures de l’âme n’intéressent le poète que pour la beauté de leur reconstruction et le monde de la science change de visage, après s’être laissé séduire par le pouvoir des sentiments. Enfin, la fascination de Keats pour les mécanismes internes de l’homme (pulsations artérielles, flux sanguins, veines, fluides) contribue à l’émergence d’un nouveau genre de poésie.

Haude THÉODEN-PALANQUE — « And nothing stands » : science et poésie dans In Memoriam et The Princess de Tennyson
L’intérêt que Tennyson porta, sa vie durant, à la science se reflète dans deux de ses poèmes majeurs : In Memoriam et The Princess. L’intertexte scientifique, loin -d’apporter un réconfort durable au locuteur endeuillé d’In Memoriam, se révèle au contraire suffisamment fluctuant pour traduire son humeur noire et participer ainsi à la relance mélancolique de son discours. Dans The Princess, la voix narrative tourne en dérision le discours évolutionniste de l’héroïne, s’ingéniant ainsi à en montrer les limites et les contradictions. Dans les deux cas, l’image d’une mère nature « dénaturée » fait jouer le texte et émerger la figure d’un enfant perdu qui hante l’écriture. Si l’« infant » est une métaphore de l’œuvre tout entière, ce motif s’avère doublement fécond, pointant tout à la fois vers les interstices du texte où cherche à monter une autre voix poétique.
Throughout his life, Lord Alfred Tennyson showed great interest for science, which can be traced in two major poems: In Memoriam and The Princess. Far from providing the speaker of In Memoriam with lasting comfort, scientific discourse proves ambivalent enough to echo his mourning voice, thus contributing to the melancholy flow. In The Princess the playful narrative voice mocks the evolutionist stance of the main feminine character and shows its limits and inner contradictions. In both poems, the image of a monstrous mother nature goes together with the recurring figure of a lost child. The “infant” may be a metaphor for Tennyson’s whole poetical work, but it also discloses some secret place behind the words where another poetical voice endeavours to make itself heard.

Joanny MOULIN — Entre science et poésie : la critique selon Matthew Arnold
Cet article se propose de plaider en faveur d’une relecture de Matthew Arnold sans a priori, à l’heure où les études littéraires recommencent d’envisager des approches historiques et contextuelles. Un bref aperçu de la réception de l’œuvre critique -d’Arnold permettra d’ébaucher une évaluation de sa place dans l’histoire des idées. Poète et critique, Arnold ne s’est jamais prétendu scientifique ou philosophe, et ce fut vraisemblablement par choix stratégique qu’il cultiva un certain flou dans la définition de ses concepts, car il se faisait une idée du discours critique à mi-chemin entre science et littérature.
The object of this paper is to plead in favour of rereading Matthew Arnold with a candid eye, at a time when literary studies reconsider historical and contextual approaches. A brief survey of the reception of Matthew Arnold’s critical work and of his influence on twentieth-century criticism will make for some assessment of his place in the history of ideas. Poet and critic, Matthew Arnold never claimed to be a scientist or a philosopher, and it may be argued that it was his strategy to maintain some degree of looseness in the definition of his concepts, as his idea of critical discourse was half-way between the scientific and the literary.

Charlotte RIBEYROL — L’« Hermaphroditus » d’Algernon Charles Swinburne, entre mythe et science
De la Renaissance au Romantisme, l’androgyne est érigé en paradigme d’une transcendance asexuée. Mais aux origines du mythe ovidien de l’hermaphrodite, il y a une crainte, celle de l’amollissement, de l’affaiblissement du masculin (« mollescat ») au contact du féminin. Cette crainte resurgit, à l’époque victorienne, en filigrane d’un autre discours en apparence aux antipodes du mythe : celui d’une nouvelle médecine légaliste, soucieuse de classifier et de circonscrire les moindres « déviances » anatomiques perçues comme autant d’atteintes aux hiérarchies d’un ordre à la fois naturel et moral. Le poète victorien Algernon Charles Swinburne se joue de ces tentatives visant à normer l’indéfini, l’indéterminé, prônant au contraire l’ambiguïté sexuelle comme principe créateur à défaut d’être source d’une fertilité strictement biologique. Cet hermaphroditisme idéal, mais néanmoins incarné (« fleshly »), est au cœur de deux poèmes successifs au sein de Poems and Ballads, First Series (1866) : Tous deux mettent en jeu une poétique du détour (« turn ») plutôt que de la métamorphose (« turn into ») qui s’impose comme per-version d’un certain discours scientifique instituant un code normatif sexuel et générique, mais également comme sub-version de l’intertexte ovidien et de ses multiples relectures romantiques, de Shelley à Gautier.
From the Renaissance to the Romantic age, the androgyne was considered as the paradigmatic model of an asexual transcendence. But the founding Ovidian myth of Hermaphroditus is a story of loss of masculine power (“mollescat”). This fear of effeminacy resurfaced in the Victorian era. The medico-legal studies of the period aimed at classifying and controlling what when then perceived as deviant bodies and sexualities. The Victorian poet A.C. Swinburne, on the contrary, tried to resist this attempt at defining indeterminate beings, by praising barren sexual ambiguity as an aesthetic principle. Therefore, in his two poems “Hermaphroditus” and “Fragoletta” dealing with “fleshly” hermaphrodites in Poems and Ballads, First Series (1866), Swinburne replaces the Ovidian metamorphosis (“turn into”) with a hymn to sexual deviance (“turn”) which can be interpreted both as a per-version of the normative gender codifications of the age and as a sub-version of the previous romantic readings of the myth of the hermaphrodite, from Shelley to Gautier.

Adrian GRAFE — Hopkins’s Saltationism
Saltationism—literally, the way in which nature is considered able to take sudden evolutionary leaps and is therefore not limited to gradualism or long-term evolu-tion—is part of the warp and weft of Hopkins’s poetry, esthetics and philosophical outlook. His poetry and approach to language, be it poetic or scientific, as well as to the natural world and man’s place in it, all bear witness to saltationism, first fixed by the poet as a philosophical principle when he was a student at Oxford, and probably confirmed by his reading of the Catholic evolutionist St. George Jackson Mivart. Though Hopkins’s sympathy with Mivart has been noted by some critics, albeit a very few, such criticism has tended to focus less on the poems than on Hopkins’s sympathy with Mivart as a way for the poet to position himself in relation to the wider, indeed, dominant scientific debate on Darwinism in the nineteenth century. Mivart’s Genesis of Species (1871) may have aroused such sympathy in Hopkins because it chimed so closely with the poet’s aesthetic and poetic. Hopkins’s ability to pass back and forth so easily between poetry and science—his four letters to Nature were almost the only things he published in his lifetime—provides further confirmation in act of his saltationism. The article offers examples showing how the saltationist viewpoint works out in poetic practice, before concluding with several other points relating to Hopkins’s interest in science.
Le saltationnisme — en principe, la façon dont la nature est capable, pense-t-on, de sauts d’évolution, par rapport au gradualisme, c’est-à-dire l’évolution au long terme —, fait partie intégrante de la poétique, ainsi que de l’approche esthétique ou philosophique de Hopkins. Sa poésie, son approche du langage, qu’il soit poétique ou scientifique, et son regard sur le monde naturel et la place de l’homme à l’intérieur de la nature, manifestent le principe du saut, déjà fixé lorsque Hopkins est étudiant à Oxford, et confirmé sans doute par sa lecture de St George Jackson Mivart, scientifique et évolutionniste catholique. Dans une lettre de 1874, Hopkins conseille chaleureusement à sa mère la lecture de On the Genesis of Species de Mivart. Hopkins a pu faire ce choix non pas seulement pour des raisons religieuses mais aussi par rapport à ses options esthétiques et philosophiques. L’aisance avec laquelle Hopkins passe de la poésie à la science et vice versa — les quatre lettres que le poète a publiées dans la revue scientifique Nature, constituent presque tout ce qu’il a pu faire paraître de son vivant —, témoigne également du saltationnisme auquel le poète adhérait. Des exemples tirés des poèmes de Hopkins tentent de justifier la perspective saltationniste.



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